Dernière lettre adressée au Ministre de l'Education Nationale avant démission

Dernière mise à jour : 19 oct. 2020




Et comment ensuite j'ai voulu créer mon espace Eveil et Paix afin de répondre aux besoins de l'école (de la vie) pour les enfants mais aussi pour les adultes que nous sommes devenus et à qui on n'a pas appris à être soi-même, à s'exprimer, à être confiant, bienveillant, à discerner, à prendre soi de soi et des autres...


À Troyes, le 24 juillet 2017

Monsieur le Ministre de l’Education Nationale,

Je vous écris aujourd’hui et espère de tout cœur recevoir une réponse ; ma précédente lettre, datée de 2016, n’ayant pas eu la chance d’en obtenir.

J’apprécie énormément le « style » de notre Président ainsi que le vôtre : vous osez enfin avoir de l’audace et proposer de vrais changements, et je me reconnais dans cette dynamique.

Vous osez également avoir le courage et l’honnêteté, tout bonnement, de parler des vacances scolaires, de la pédagogie innovante… Enfin, nous y sommes !

Je suis enseignante et mère de famille de deux garçons. J’ai été scolarisée dans le public et le privé. Mes enfants étudient dans un collège public et j’enseigne depuis 17 ans dans des établissements privés catholiques. Je vous donne ces précisions afin que vous compreniez mon ouverture d’esprit ainsi que ma connaissance du système dans son ensemble. Je pense que ce sont deux conditions nécessaires à la bonne évolution de ce système : ouverture d’esprit et expertise, ce que je retrouve sans conteste dans votre démarche.

Je souhaiterais donc aujourd’hui vous faire part de certains constats, mais surtout de propositions concrètes concernant notre système scolaire actuel qui me passionne, vous l’aurez compris. Je pourrais ainsi résumer mon raisonnement à travers ces deux objectifs simples et clairs :

Notre système scolaire doit proposer à nos enfants et élèves :

- D’aller à « l’École » et d’étudier pour le simple plaisir d’apprendre et d’alimenter sa curiosité

- De se lancer des défis personnels plutôt que de se mesurer aux autres.

Afin de légitimer ma démarche, je souhaite me présenter en quelques phrases afin de vous retracer mon parcours professionnel. J’ai 39 ans. J’ai reçu une formation de Lettres modernes et obtenu mon CAPES en 2000. Je suis actuellement professeur de français en collège. Durant mon parcours, j’ai pu étudier les langues anciennes. Ma formation a été ainsi principalement axée sur les Sciences humaines, même si mes goûts premiers, lorsque j’étais élève en collège, se portaient plutôt sur les Mathématiques.

En 2005, il m’a par ailleurs semblé nécessaire de parfaire cette formation par une Licence en Sciences de l’Éducation, option Éducateurs et formateurs. Si je vous donne toutes ces précisions, c’est qu’il me semble important de ne plus « mettre dans des cases », de cloisonner : littéraire, scientifique, artistique… (j’y reviendrai plus tard).

J’aimerais maintenant en venir aux constats. Notre système scolaire nécessite une vraie réforme, un changement de paradigme s’adaptant ainsi à notre société qui s’est transformée et continue à le faire très rapidement. Je constate que l’on ne peut plus déverser le savoir (remplir des têtes) comme nous le faisons depuis si longtemps. Si cela a fonctionné un temps, nous ne pouvons plus enseigner comme on nous a enseigné, car non seulement ce savoir est disponible ailleurs aujourd’hui, mais nos cours peuvent aussi, et par conséquent, manquer de sens (je ne m’épanouis plus à répéter sans cesse les mêmes choses ; mon plaisir d’enseigner s’amenuise d’année en année alors qu’il s’agissait pour moi de réaliser un rêve de petite fille, d’une vraie vocation). Nous voyons également, en réaction à nos méthodes, des élèves qui sont passifs et de moins en moins responsables d’eux-mêmes et des autres.

Il s’agit donc aujourd’hui de proposer des moyens d’apporter à nos élèves et enfants plus que des contenus (certes, certains doivent demeurer mais il s’agit alors de les sélectionner), mais bien des savoir-faire (des méthodes) ainsi que des savoir-être (des attitudes et postures). Il me semble urgent, à cet égard, de développer la concentration et la collaboration. Il s’agit selon moi d’un vrai enjeu de société au vu des comportements actuels.

C’est pourquoi nous nous devons de mener une vraie réflexion et surtout de réformer notre système éducatif qui a pour but de préparer les adultes autonomes et responsables de demain. J’ai des propositions concrètes et simples à faire (le bon sens peut résoudre beaucoup de problèmes, et ce, sans moyens financiers).

Permettez-moi de vous en donner un rapide aperçu :

- J’approuve votre décision de demander à ce que les devoirs soient effectués à l’école : cela lutte contre les inégalités et résout enfin le problème du cartable trop lourd.

- Il faut agir sur les emplois du temps et le calendrier scolaire : ils sont à modifier car notre rapport au temps a changé lui aussi et nous devons y mettre plus de cohérence et d’efficience. Le sujet des vacances est évidemment à aborder et vous le faites enfin avec courage et franchise. Même s’il va soulever de nombreux commentaires et réactions chez mes collègues, il est urgent de changer également ce paradigme temporel. Soyons courageux et honnêtes.

- Il faudrait également revoir la formation initiale des enseignants (des formations en animation – type BAFA – et aux Sciences de l’Education devraient être obligatoires) ainsi que la formation continue (en utilisant les compétences des enseignants eux-mêmes et en faisant de la mutualisation, car nous n’exploitons pas assez le potentiel existant ; c’est gratuit et il s’agirait par exemple d’aller dans les cours de nos collègues pour voir comment ils travaillent, faire du tutorat…). Le travail d’équipe et de concertation serait ainsi à prévoir dans les emplois du temps.

Dans le même domaine, le recrutement des enseignants devrait être revu : on peut être excellent dans sa matière, mais très mauvais pédagogue, ou à l’inverse être bon pédagogue mais ne pas passer le cap du concours.

- Revoir le système et le rapport à la note : il développe l’esprit de compétition qui est très néfaste pour notre société. Et cette note est d’autant plus inutile qu’elle est complètement aléatoire : comment accorder autant de crédit à un résultat provenant d’une évaluation créée par un enseignant, seul, à un moment donné, sur un sujet donné… Selon moi, elle n’est pas fiable et si ses deux fonctions sont la fonction sociale pour le classement des élèves (par les moyennes et examens qui sont eux aussi à remettre en question en raison de leurs coûts et de leur efficience ; mais je crois que vous avez également envisagé ces choses) et la fonction pédagogique (de remédiation) alors l’évaluation par compétence pourrait suffire. Et cette évaluation doit être annoncée, personnalisée et individualisée…

Permettez-moi une parenthèse. Aujourd’hui, l’acte d’enseigner est devenu pour moi un travail trop administratif qui consiste à remplir des grilles et s’éloigne de la pédagogie : je ne peux plus accompagner vraiment mes élèves, car mes tâches consistent à noter, évaluer, commenter, rendre des comptes… Cela est très pesant, peu épanouissant et je passe, à mon sens, à côté de l’essentiel. Les appréciations sous forme de conseils et d’encouragements pourraient être les seules traces écrites et compétences attendues d’un enseignant (rendues de façon objective, précise et rigoureuse).

- Revoir le système et le rapport aux filières : pourquoi une de mes anciennes élèves devrait passer un bac S pour devenir professeur de sport alors qu’elle est excellente en triathlon et aime les Lettres. Ne peut-on être professeur de sport et avoir une sensibilité littéraire ? Ne peut-on aimer les sciences et pouvoir prendre une option de musique lourde ? À force de cloisonner, nous enfermons nos élèves, nous les limitons, nous ne leur permettons pas de développer leur plein potentiel. Nous pouvons rester exigeants tout en étant ouverts. Ce serait cela la personnalisation des parcours.

- L’École a, selon moi, pour fonction de développer les trois dimensions de l’homme : l’esprit évidemment, mais aussi le cœur (l’éducation à la bienveillance est une matière à part entière dans certains pays) et ce qui est lié à l’intériorité (la méditation peut être un outil très intéressant pour développer sa concentration, sa performance individuelle, mais aussi ses compétences sociales). Reste le corps qui devrait être également davantage « travaillé » grâce aux activités développant les sens et les sensations (l’école ne lui laisse pas assez de place et cela pourrait rendre grand service à ces enfants aux intelligences corporelle, kinesthésique et musicale ; la pédagogie Montessori en est un parfait exemple et les travaux de Céline Alvarez sont tout à fait intéressants). Ces trois dimensions sont abordées dans l’ouvrage incontournable de Michel Quoist intitulé « Construire l’homme » et paru aux éditions de l’Atelier en 1999.

Il ne s’agirait donc plus d’enseigner des matières, mais bien de développer les différents types d’intelligence : verbale et linguistique, logique et mathématique, visuelle et spatiale, inter et intra personnelles, naturaliste… Je tire ces références d’un ouvrage intitulé « Les intelligences multiples - Pour changer l’école : la prise en compte des différentes formes d’intelligence » publié aux Éditions Ritz en 1996.

- Prendre en compte les particularités de chacun (talents, précocité ou haut potentiel, dyslexie, lenteur…) afin de les exploiter ou de les combler et de mieux accepter et faire accepter les différences (travail sur le regard des autres, handicaps…). Pour cela la formation des enseignants est également à parfaire et la pédagogie de projet est à exploiter davantage en partenariat avec les responsables sociaux et éducatifs existants.

- Donner/redonner le goût de l’effort, du travail bien fait, de la satisfaction dans les progrès et les efforts fournis (et non dans le résultat) tout en laissant la place au temps, à l’ennui, à la contemplation, à l’écoute. L’Ecole doit inviter ses élèves à la fois à l’altruisme mais aussi au dépassement de soi. Les travaux actuels de Matthieu Ricard en neurosciences sont tout à fait explicites, eux aussi.

- Remettre au goût du jour la valeur de respect : de soi, des autres et de l’environnement. L’Ecole doit être le lieu où j’apprends à être responsable de moi (de ce que je dis, de ce que je fais…), des autres (avec l’entraide et la réappropriation de l’idée d’appartenance à un groupe) et de ce qui m’entoure (respect du matériel, des locaux et plus largement de la planète). L’idée de créer des jardins à cultiver pourrait être élargie à chaque établissement pour inculquer le sens de la culture de la terre et donner la connaissance des origines de ce que l’on mange, ou de la vie tout simplement (Pierre Rabhi est une référence à citer dans ce contexte).

- Enfin, je me permets de proposer de supprimer le clivage public/privé qui est, me semble-t-il, peu cohérent et obsolète lui aussi : nous faisons le même métier, mais n’avons pas le droit aux mêmes formations. Prenons ce que chacun a de meilleur et unissons nos forces pour créer un système national performant et épanouissant pour tous.

Voilà quelques points de ma réflexion actuelle. Il me semble vraiment urgent de mener à bien une réforme de fond et votre politique et votre aspiration au changement me semblent tout à fait opportunes. Alors, si je peux apporter humblement ma pierre à l’édifice, de quelque façon que ce soit… Les acteurs de terrains, s’ils portent un regard objectif et constructif sur la situation, peuvent être utiles.

Forte de mes lectures, de mon expérience et de ma capacité d’analyse, j’espère avoir réussi à retenir votre attention grâce à ces quelques lignes et me tiens à votre disposition afin d’échanger plus longuement avec vous, très prochainement je l’espère.

Veuillez recevoir, Monsieur, l’expression de mes salutations respectueuses.

Christelle Vriganud-Sabini (Marande)

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